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Gouvernance d’entreprise, supervision éthique et gestion de la conformité

Dans les dossiers comportant des allégations de mauvaise gestion financière, de fraude, de corruption active, de blanchiment de capitaux, de corruption, ou de violation de sanctions internationales, la gouvernance, la supervision éthique et la gestion de la conformité ne constituent pas un « modèle organisationnel », mais une architecture probatoire. En pratique, le risque le plus aigu ne résulte que rarement de l’absence de documentation interne. Il provient bien plus souvent de l’existence de dispositifs qui fonctionnent principalement sur le papier : une charte rédigée avec rigueur, un comité dont l’existence est formelle, un tableau de bord qui réduit des signaux complexes à des indicateurs, et un portail qui projette une impression de sécurité procédurale. Sous pression, la question se déplace immédiatement de l’intention vers la démontrabilité. L’évaluation ne porte pas sur l’élégance des normes, mais sur leur effectivité : quelles décisions ont été prises, quels signaux ont été identifiés, quelles escalades ont été imposées, quelles interventions ont été conduites, et quelles mesures correctives ont été mises en œuvre de manière objectivement vérifiable. Dans cette tension, un acteur dominant — un dirigeant, un manager clé, un exécutif à forte influence commerciale — peut neutraliser le fonctionnement réel de la gouvernance sans en altérer la façade. Cela s’opère en supprimant les frictions, en disqualifiant la contradiction, ou en réduisant les fonctions de contrôle à des postes de validation purement formels. L’issue est prévisible : lorsqu’un incident se transforme en schéma récurrent, l’exposition remonte vers le sommet ; non nécessairement en raison d’une implication directe, mais au titre d’une responsabilité présumée, d’une supervision insuffisante, ou d’un défaut de capacité coercitive des fonctions de contrôle.

Dans de tels contextes, l’enjeu central n’est pas de « mettre en ordre » la gouvernance, mais de bâtir une ligne de défense capable de résister à l’examen de régulateurs sceptiques, à l’analyse médico-légale, aux demandes de discovery, aux violations de données, aux alertes de lanceurs d’alerte et à la pression réputationnelle. Cela exige une cohérence entre la supervision du conseil, l’orientation éthique et l’opérationnalisation de la conformité : un ensemble intégré dans lequel les rôles sont clairs, la prise de décision est traçable, les exceptions sont expressément autorisées, et les interventions ne dépendent pas d’influences personnelles. Il convient également de reconnaître que le comité exécutif n’est que rarement uniquement en position de partie lésée. Tout aussi fréquemment, un profil dual apparaît : d’une part, un préjudice subi du fait de comportements non conformes ayant contourné la gouvernance ; d’autre part, une mise en cause fondée sur des défaillances alléguées de supervision. La robustesse de la position se joue alors dans le détail : la qualité de l’appétence au risque et de la culture du risque, la capacité à matérialiser le « tone at the top » au travers de décisions concrètes, l’indépendance des voies d’escalade, l’efficacité des contrôles internes, et la traduction opérationnelle des exigences réglementaires — notamment en matière de non-conformité au RGPD — en mesures de maîtrise tangibles. Un cadre crédible n’est donc pas seulement normatif ; il doit être forensiquement résilient : conçu pour expliquer, a posteriori, ce qui était connu et à quel moment, quel jugement a été exercé, et quelle action a été prise de manière démontrable lorsque l’intervention était encore inconfortable, mais nécessaire.

Supervision du conseil et exemplarité au sommet

Une supervision effective du conseil repose sur la reconnaissance que le « tone at the top » est apprécié, en droit et en supervision, comme un comportement et non comme une rhétorique. Le leadership éthique ne peut pas être délégué exclusivement aux fonctions conformité ou juridique ; la responsabilité réside dans l’intégration de l’intégrité dans la stratégie, les objectifs et les processus décisionnels. Cela implique que les risques d’intégrité soient explicitement pris en compte dans les décisions d’investissement stratégique, les opérations de M&A, l’entrée sur de nouveaux marchés, les schémas de rémunération et la sélection des partenaires. Dans les dossiers relatifs à des soupçons de fraude, de corruption active ou de violation de sanctions, l’examen portera tout particulièrement sur la capacité du conseil à fixer des limites concrètes, à restreindre les exceptions et à empêcher que des signaux ne se « dissolvent » dans des sous-comités. Le critère est exigeant : il ne s’agit pas de savoir si la gouvernance existe, mais si elle a orienté, intervenu et corrigé — y compris lorsque cela était commercialement ou politiquement difficile.

Le cœur de la supervision du conseil réside également dans la conception de voies d’escalade et de responsabilisation indépendantes. Dans les environnements à haut risque, le préjudice naît souvent d’une attention sélective : des signaux sont enregistrés sans être escaladés ; des rapports sont rédigés sans être traités sur le fond ; des « propriétaires de risques » sont désignés sans être habilités. Dans ces circonstances, les autorités de supervision et de poursuite examineront la solidité probatoire de la prise de décision : ordres du jour, procès-verbaux, plans d’actions, suivi, et cohérence entre ce qui a été rapporté et ce qui a été effectivement exécuté. L’efficacité du conseil n’est pas une notion abstraite, mais une réalité appréciable : composition, indépendance, expertise (notamment en AML, régimes de sanctions, cyber et données) et capacité à résister à la domination d’un seul exécutif. Un conseil qui pose les bonnes questions mais n’impose pas de mécanismes correctifs demeure structurellement exposé.

Enfin, l’exemplarité au sommet exige une mesure fondée sur des indicateurs de culture et d’intégrité, sans dériver vers des tableaux de bord cosmétiques. Un conseil mature ne se limite pas à recevoir des KPI de complétion de formations ; il attend également des indicateurs sur la propension à signaler, les délais de traitement des enquêtes, la nature et l’origine des escalades, les anomalies dans les structures de deals commerciaux, et les contournements récurrents de contrôles. La transparence à l’égard des régulateurs et des parties prenantes fait également partie de l’arsenal de gouvernance : non au travers de déclarations rassurantes, mais par la démonstration de routines de gouvernance cohérentes, d’évaluations périodiques de la qualité de supervision, et d’un lien explicite entre constats d’audit et remédiation. Dans ce contexte, l’intégration d’objectifs ESG et RSE n’est pas appréciée comme un discours ; elle peut constituer un mécanisme de gouvernance apte à réduire les risques d’intégrité, à condition d’être traduite en mesures de contrôle concrètes et en cadres décisionnels.

Cadres de conformité et contrôles internes

Un cadre de conformité et de contrôle efficace n’est pas un agrégat de politiques ; c’est un système opérationnel capable de détecter, corriger et documenter les écarts. Dans les dossiers de mauvaise gestion financière et de fraude, la qualité du contrôle interne est déterminante : séparation des tâches, matrices d’autorisation, contrôles de transactions, rapprochements, et intégrité de l’information financière. Parallèlement, la conformité moderne est indissociable des contrôles IT et des contrôles de données. Là où les contrôles financiers s’arrêtent, les contrôles numériques commencent : gestion des accès, journalisation, gestion des changements, traçabilité des données (data lineage) et surveillance des exceptions. Sans boucle fermée entre les processus métiers et les contrôles généraux IT, un angle mort structurel se crée, dans lequel des modifications non autorisées, des manipulations de jeux de données ou des contournements de workflow demeurent invisibles jusqu’à la survenance d’un incident.

Dans ce dispositif, la répartition des rôles au sein du comité exécutif conditionne la défendabilité. Le CCO et le CRO doivent pouvoir démontrer un mandat effectif, une indépendance réelle et un accès direct au conseil pour escalader les écarts. Le CFO porte la responsabilité de la robustesse des contrôles financiers et de la fiabilité du reporting, y compris la prévention du contournement par la direction (management override) et la sécurisation d’une clôture comptable intègre et défendable. Le CIO et le CISO sont responsables des prérequis techniques : gestion des identités et des accès, surveillance, réponse aux incidents, et maîtrise de l’intégrité des systèmes et des données. Le General Counsel doit garantir la solidité juridique des programmes, notamment la structuration d’enquêtes sous privilège, et l’alignement des normes internes sur les exigences légales et réglementaires applicables en contexte transfrontalier. La défaillance provient le plus souvent non de l’absence de documents, mais d’un défaut de cohérence : politiques non traduites en contrôles, contrôles non testés, tests ne générant pas de remédiation, et remédiation non démontrablement ancrée.

Un cadre mature fonctionne dès lors comme un cycle continu de prévention, détection, réponse et amélioration. La prévention exige des normes claires, mais aussi une conception réaliste des processus : des incitations favorisant un comportement conforme, et une prise de décision qui rende les exceptions explicites et traçables. La détection requiert une surveillance continue des activités à haut risque, incluant le monitoring des transactions, la reconnaissance de schémas, et l’analytique appliquée aux écritures comptables, fichiers fournisseurs, remises, commissions et paiements à des tiers. La réponse suppose une architecture cohérente d’escalade et d’investigation, incluant triage, garanties forensiques, constitution de dossiers, et mesures de management. L’amélioration requiert des audits périodiques, des tests d’efficacité des contrôles, et une recalibration fondée sur les incidents et quasi-incidents. Dans les procédures et investigations, la question décisive sera, en définitive, de savoir s’il est plausible que le système aurait pu détecter et corriger plus tôt, et, dans l’affirmative, pourquoi cela n’a pas eu lieu.

Conformité réglementaire et reporting

La conformité réglementaire, dans les dossiers à haut risque, relève avant tout de la maîtrise, du calendrier et de la preuve. Dans un contexte européen et international, une exposition simultanée peut naître vis-à-vis de multiples autorités de supervision et d’exécution, notamment De Nederlandsche Bank, l’Autorité des marchés financiers, la Banque centrale européenne, la Securities and Exchange Commission, le Department of Justice et l’Office of Foreign Assets Control. Dans cet environnement, des incohérences de reporting, une attribution floue des responsabilités sur les échéances réglementaires, ou une maîtrise insuffisante des faits sont intrinsèquement déstabilisantes. Le CEO et le General Counsel portent généralement la coordination stratégique, incluant les échanges avec les régulateurs, la stratégie de disclosure et la gouvernance interne de la prise de décision. Le CFO doit assurer un reporting financier et opérationnel complet, ponctuel et cohérent, même lorsque les données sont fragmentées entre systèmes, juridictions ou entités. Le CCO et le CRO doivent être en mesure de démontrer l’actualité des analyses de risques, la documentation des efforts de conformité, et l’absence de minimisation des non-conformités comme étant « incidentelles ».

Le reporting réglementaire est également de plus en plus fondé sur la donnée et centré sur la preuve. Les régulateurs attendent non seulement des narratifs, mais des jeux de données sous-jacents, des pistes d’audit et une traçabilité des sources. Le CIO et le CISO deviennent dès lors centraux pour la fiabilité des outils de reporting, la gouvernance des données et la conservation des preuves. Une qualité de données insuffisante, des logs manquants ou une chaîne de conservation défaillante peuvent entraîner une escalade, non parce que l’allégation principale est immédiatement démontrée, mais parce que l’organisation ne peut pas établir de manière convaincante la fiabilité de son reporting. En matière de sanctions et de corruption, la complexité transfrontalière accentue la pression : définitions divergentes, seuils de matérialité différents et attentes variables en matière d’auto-déclaration. La conséquence est qu’un seul faux pas de calendrier ou de cadrage peut générer des processus parallèles aux exigences contradictoires.

Une approche robuste requiert donc un modèle de gouvernance des interactions réglementaires, dans lequel les responsabilités, la recherche des faits et la prise de décision sont formalisées. Cela inclut une « source de vérité » centralisée pour les faits, un workflow contrôlé pour les versions et les décisions de disclosure, et des critères d’escalade explicites pour les constats à haut risque. Dans le cadre de disclosures volontaires ou d’auto-déclarations, il est essentiel que l’organisation ne se limite pas à décrire l’incident, mais démontre aussi le fonctionnement de son dispositif de conformité, les mesures prises et la remédiation réalisée. Les régulateurs recherchent rarement une assurance verbale ; l’attente porte sur la démonstration d’un sérieux effectif au moment où le coût d’intervention était encore interne, plutôt qu’après l’apparition de pressions externes. Des revues périodiques des métriques de performance conformité, un suivi rapide des injonctions, et une information démontrable du conseil font souvent la différence entre maîtrise et escalade.

Programmes anti-fraude, anti-corruption et LCB-FT

Les programmes anti-fraude, anti-corruption et LCB-FT échouent rarement sur le plan documentaire ; l’échec survient parce que le programme ne correspond pas au profil de risques réel, ou parce que l’exécution est sélective. Dans les dossiers de soupçons de corruption active ou passive, l’écosystème de tiers constitue généralement le point focal : agents, consultants, distributeurs, intermédiaires et joint ventures. Dans les dossiers de blanchiment et de fraude, l’attention porte plus souvent sur des schémas transactionnels, l’origine des fonds, des structures inhabituelles et des contournements internes de contrôles. Un programme efficace traduit ces risques en mesures concrètes : due diligence allant au-delà du screening, contrôles contractuels réellement opposables, monitoring apte à détecter des schémas, et capacité d’enquête pouvant opérer de manière indépendante. Le CCO et le CRO doivent pouvoir démontrer que les exigences de politique ont été converties en contrôles opérationnels, tandis que le CFO demeure responsable de la supervision des flux financiers, des écritures comptables et de l’intégrité financière.

La dimension juridique est de plus en plus déterminante dans ces matières. Le General Counsel doit garantir que les procédures respectent les exigences applicables, que les enquêtes sont structurées avec des garanties adéquates, et que la position de l’organisation dans d’éventuelles procédures d’exécution ou contentieux civils n’est pas fragilisée par des communications ou une documentation imprudentes. Parallèlement, un programme crédible exige une implication active du CEO au travers de limites concrètes : absence de tolérance pour une justification fondée sur la « nécessité commerciale », absence d’exception sans autorisation explicite, et absence de schémas d’incitation qui récompensent, de facto, les dépassements de limites. Les reconstructions forensiques examineront systématiquement les signaux ignorés : exceptions répétées dans les flux de paiement, commissions atypiques, remises inhabituelles, fragmentation de factures, paiements à des tiers hors périmètre contractuel, ou recours à des « success fees » sans contrepartie démontrable. Un programme qui ne détecte pas ces signaux, ou qui n’ose pas les escalader, sera rapidement qualifié d’inefficace.

Sur le plan opérationnel, cela requiert une combinaison de mesures préventives et de capacités fortes de détection. La prévention comprend une due diligence fondée sur les risques, des critères de « red flags » clairs, des validations obligatoires pour les transactions à haut risque, et des formations adaptées aux fonctions exposées (ventes, achats, finance, trésorerie, conformité commerce international). La détection inclut le monitoring transactionnel, l’analytique, l’échantillonnage, et des revues forensiques périodiques. La réponse suppose un protocole incident intégrant triage, conservation des preuves, et escalade vers le comité exécutif et, le cas échéant, les régulateurs. La documentation est critique : preuve des démarches réalisées, justification des décisions, et traçabilité de la remédiation. Dans l’évaluation des régulateurs et des autorités d’exécution, le « best effort » est insuffisant ; la norme est celle d’une efficacité démontrable, proportionnée à la taille, à la complexité et à l’exposition aux risques.

Intégration à la gestion des risques

L’intégration des risques de conformité dans la gestion globale des risques (ERM) constitue le mécanisme par lequel la gouvernance passe de l’intention à l’exécution. Sans intégration, les incidents de conformité demeurent des « dossiers isolés » : investigués par la conformité, gérés par le juridique, reportés à un comité d’audit, mais non traduits en repriorisation stratégique et opérationnelle. Dans les dossiers de mauvaise gestion financière ou de violations de sanctions, cette séparation est particulièrement périlleuse, car les risques sous-jacents sont généralement imbriqués avec la stratégie commerciale, les choix de supply chain, l’architecture IT et les incitations de croissance. Le CEO et le CRO sont responsables de positionner explicitement les risques d’intégrité et de conformité dans le cadre plus large des risques, y compris l’appétence au risque, les limites de tolérance et les critères d’escalade. Le CFO doit quantifier l’impact financier : pénalités potentielles, coûts de remédiation, perte de revenus, perturbations contractuelles, risque de financement et atteinte réputationnelle — ainsi que le coût de contrôles et de monitoring supplémentaires.

Un modèle intégré requiert une méthodologie d’évaluation des risques cohérente et une taxonomie de risques partagée entre fonctions. Les processus à haut risque doivent être identifiables non par des catégories génériques, mais par des chaînes de bout en bout concrètes : onboarding clients et partenaires, procurement-to-pay, order-to-cash, trésorerie, conformité commerce international, gestion des tiers et gouvernance des données. La cotation des risques doit refléter non seulement le risque inhérent, mais aussi l’efficacité des contrôles et la capacité de détection. Il est essentiel que les défaillances de contrôle apparaissent dans le reporting de management non comme des incidents isolés, mais comme des indicateurs de faiblesse structurelle. Les procédures d’escalade doivent être conçues de manière à ce que les situations à haut risque ne puissent pas être « neutralisées » par des mitigations de façade, mais conduisent à des décisions au niveau approprié, avec une responsabilité claire, des délais définis et des conséquences en cas de non-conformité.

La maturité se matérialise ensuite par des analyses de scénarios et des stress tests intégrant explicitement des chemins d’attaque réalistes : contournement par la direction (management override), collusion, manipulation de données, contournement via des tiers, et pression exercée sur les fonctions de contrôle. En matière de sanctions et de corruption, une seule route de transit, un seul agent ou un seul dispositif de screening déficient peut générer une exposition disproportionnée ; les stress tests doivent donc révéler les dépendances de chaîne et imposer une priorisation. La documentation et le suivi de l’efficacité des contrôles doivent démontrablement conduire à une amélioration continue : refonte de processus, renforcement du monitoring, ajustement des incitations et, si nécessaire, mesures disciplinaires ou RH. En définitive, l’intégration s’évalue à un critère unique : l’existence d’un lien systématique entre l’identification des risques, la prise de décision, l’exécution et la preuve, permettant de soutenir qu’il est défendable que les risques ont été identifiés et atténués en temps utile, même lorsque la pression commerciale était maximale.

Conformité des tiers et conformité de la chaîne d’approvisionnement

Les risques liés aux tiers constituent, dans la quasi-totalité des enquêtes portant sur la corruption active, la corruption, la fraude, le blanchiment de capitaux et les violations de sanctions, le principal point d’escalade, précisément parce que s’y conjuguent pression commerciale, transparence limitée et responsabilité diffuse. Une organisation peut disposer, en interne, de contrôles de grande qualité et demeurer néanmoins vulnérable lorsque des agents, distributeurs, consultants, partenaires de joint-venture, intermédiaires logistiques ou fournisseurs agissent comme des « porteurs de risque » en dehors du champ de vision direct des fonctions de contrôle. Dans ce scénario, la gouvernance n’est pas éprouvée à l’aune de l’ordre interne, mais à l’aune de la manière dont l’influence et la responsabilité sont organisées tout au long de la chaîne et, surtout, de la capacité à en assurer l’exécution de façon démontrable. Le CEO et le CFO portent, à cet égard, une responsabilité stratégique : l’intégrité des tiers n’est pas une question d’achats, mais une condition fondamentale d’accès au marché, de qualité du chiffre d’affaires et d’aptitude à satisfaire aux exigences des régimes de sanctions. Lorsque des incidents surviennent, les questions déterminantes portent sur les tiers sélectionnés, les critères utilisés, les voies d’escalade mobilisées et, avant tout, sur les signaux de risque accru qui ont été acceptés, ainsi que sur les raisons de cette acceptation.

Un programme tiers défendable repose sur une due diligence fondée sur les risques et substantiellement plus exigeante qu’un simple screening. Cela implique, lorsque pertinent, l’identification du bénéficiaire effectif, l’évaluation d’indicateurs de réputation et d’intégrité, l’analyse du rationnel commercial, la vérification du caractère raisonnable des schémas de rémunération et l’appréciation de la réalité des prestations fournies. Le CCO et le CRO doivent pouvoir démontrer que la due diligence n’est pas une étape uniquement « en amont », mais un processus continu : réévaluations périodiques, revues déclenchées par événement en présence de signaux, et surveillance des transactions et des schémas atypiques. Le General Counsel est essentiel pour la protection contractuelle et la gestion du risque de responsabilité : clauses anticorruption et sanctions, droits d’audit, droits de résiliation, attestations de conformité et obligations relatives à la sous-traitance. Toutefois, un dispositif contractuel n’est défendable que s’il est effectivement utilisé : des droits d’audit jamais exercés, ou des droits de résiliation systématiquement laissés lettre morte pour des raisons commerciales, sont rapidement perçus, en contexte d’exécution, comme des indices de « window dressing ».

La conformité de la chaîne d’approvisionnement ajoute une dimension supplémentaire : dispersion géographique, structures de fournisseurs à plusieurs niveaux et qualité variable des données relatives à l’origine, au routage et à l’usage final. En matière de sanctions, la vérification se complexifie en raison des risques de réexportation, des composants à double usage et de l’exposition indirecte via des intermédiaires. Le CIO et le CISO deviennent alors directement pertinents au regard des accès numériques et du monitoring : intégrité des données fournisseurs, contrôle des accès aux systèmes, journalisation des transactions et détection d’anomalies dans les flux d’achats et de logistique. Les procédures d’escalade doivent définir explicitement à quel moment une non-conformité ou des indicateurs de fraude imposent une suspension, une renégociation ou une exclusion, même lorsque cela génère une friction opérationnelle. Le reporting au conseil et aux régulateurs doit démontrer que les risques tiers n’ont pas été uniquement « cartographiés », mais que des décisions ont été prises, des interventions menées et que les écarts ont entraîné des conséquences.

Gouvernance des données et conformité en matière de protection des données personnelles

Dans la pratique actuelle d’exécution, la gouvernance des données et la conformité en matière de protection des données personnelles ne sont pas des thématiques parallèles ; elles constituent des composantes centrales de la défendabilité probatoire. Dans les enquêtes liées à la mauvaise gestion financière, à la fraude ou à la corruption, la donnée est généralement la preuve principale : transactions, communications, logs d’accès, pistes d’audit, jeux de données issus des systèmes ERP, CRM et de paiement, ainsi que les métadonnées démontrant qui a modifié quoi, quand. Lorsque la gouvernance des données est faible, il en résulte non seulement un risque opérationnel, mais aussi un handicap procédural : reconstructions incomplètes, logs manquants et incohérences susceptibles d’être interprétées par un régulateur ou une autorité d’enquête comme un défaut de contrôle ou, dans le scénario le plus défavorable, comme un indice d’obstruction. Parallèlement, la conformité en matière de protection des données — avec un accent particulier sur la non-conformité au RGPD — constitue un vecteur de risque autonome. En cas d’incident ou d’enquête, une tension apparaît fréquemment entre le devoir d’investigation, les exigences de conservation des preuves et les obligations de confidentialité, notamment en matière de données des salariés, de transferts transfrontaliers et de durées de conservation.

Le CIO et le CISO portent la responsabilité des fondations techniques et organisationnelles : classification des données, gestion des accès, journalisation, surveillance, chiffrement lorsque approprié et maîtrise de l’intégrité des données. L’enjeu ne se limite pas à la sécurité ; il relève de la gouvernance : data lineage (traçabilité de la source jusqu’au reporting), contrôle des changements et mise en place d’une « source unique de vérité » pour les jeux de données critiques. Le General Counsel doit veiller à ce que la conception de la gouvernance des données et la conduite des investigations s’inscrivent dans les cadres de droit de la protection des données et de droit du travail, notamment au regard de la proportionnalité, de la minimisation des données et des bases légales de traitement. Pour les organisations internationales, il est essentiel que les mécanismes de transfert transfrontalier, les accords internes de traitement des données et les politiques de conservation soient cohérents et appliqués de manière démontrable. Une politique de confidentialité existante mais non respectée est, en contexte d’exécution, rapidement requalifiée en non-conformité structurelle au RGPD.

Un modèle défendable exige le privacy-by-design et le governance-by-design. Cela signifie des systèmes conçus de manière à limiter l’accès, rendre visibles les écarts et intégrer l’auditabilité comme standard. La réponse aux incidents ne doit pas non plus être uniquement technique, mais pilotée par la gouvernance : escalade claire, lignes de responsabilité définies, garanties forensiques et cohérence des communications. Le reporting des métriques de gouvernance des données vers le conseil et les autorités doit se concentrer sur l’efficacité : amélioration démontrable de l’hygiène des accès, réduction des comptes à privilèges, performance de détection d’anomalies, rapidité de déploiement des correctifs lorsque pertinent et qualité/exhaustivité de la journalisation. Dans les trajectoires forensiques et réglementaires, ce qui est valorisé n’est pas que la gouvernance des données ait été « haut dans l’agenda », mais qu’elle ait été gérée de manière démontrable au service de la contrôlabilité, de l’intégrité et de la licéité, précisément lorsque l’organisation était sous pression.

Formation, sensibilisation et culture éthique

La formation et la sensibilisation constituent souvent les éléments les plus visibles des programmes de gouvernance et de conformité ; toutefois, en contexte d’exécution, l’examen porte sur la profondeur : la formation contribue-t-elle de manière démontrable à un changement de comportement, à la propension à escalader et à la cohérence des pratiques, ou s’agit-il d’une formalité ne produisant que des taux de complétion ? Dans les dossiers de fraude, de corruption ou de blanchiment, la culture est généralement le facteur silencieux qui détermine si les signaux sont remontés, si les écarts sont normalisés et si les fonctions de contrôle disposent d’une autorité réelle. Le « tone at the top » redevient donc central : non comme une campagne de communication, mais comme un comportement constant dans la décision, les incitations et les interventions. Lorsque le « résultat » est structurellement privilégié au détriment des limites, un climat s’installe dans lequel les collaborateurs apprennent que signaler expose et que se taire protège. Dans un tel environnement, la formation sans interventions structurelles de gouvernance n’est pas seulement inefficace ; elle peut accroître le risque réputationnel en accentuant le contraste entre la norme affichée et la pratique.

Le CCO et le CRO doivent positionner la formation comme une composante d’une capacité plus large : spécifique aux fonctions, fondée sur les risques et adossée à des scénarios concrets reflétant la réalité de l’organisation. Les fonctions ventes et développement commercial nécessitent des modules différents de ceux des achats, de la finance, de la trésorerie ou de l’IT. La formation anticorruption et LCB-FT doit également être alignée sur les flux transactionnels spécifiques, les modèles de tiers et l’exposition géographique. Le CFO porte la responsabilité de la sensibilisation relative aux contrôles comptables, à la discipline d’enregistrement, au risque de management override et à l’intégrité de la clôture financière. Le General Counsel doit s’assurer que la sensibilisation couvre aussi les obligations juridiques, les canaux de signalement, les cadres d’investigation et l’importance de la constitution de dossiers. Il est déterminant que la formation soit soutenue par les processus RH : onboarding, évaluation de performance, critères de promotion et mesures disciplinaires. Lorsque les instruments RH sont incohérents, la formation perd sa crédibilité et son effet normatif.

L’efficacité exige ensuite une mesure qui dépasse la simple présence. Une approche mature utilise des métriques de culture et de sensibilisation telles que : qualité et vitesse des escalades, origine des signalements (management de ligne versus fonctions de contrôle), tendances de reporting des quasi-incidents, données d’enquête sur la sécurité de prise de parole (speak-up) et corrélations entre objectifs commerciaux et contournements de contrôle. L’évaluation périodique de la culture éthique et de la culture du risque n’est pas un rituel, mais un outil de gouvernance : elle identifie des poches de résistance, des risques liés à des acteurs dominants et des désalignements d’incitations. Une coordination avec l’audit interne et les RH est nécessaire pour valider ces signaux et les traduire en interventions. En contexte d’exécution, la culture devient, in fine, démontrable par l’analyse de schémas : qu’est-il advenu après des signaux antérieurs, quelles corrections ont été mises en œuvre, et la récurrence des mêmes écarts a-t-elle été empêchée de manière démontrable ?

Audits internes et externes

Les audits internes et externes constituent des articulations déterminantes entre l’intention de gouvernance et la défendabilité probatoire, car ils imposent la discipline de la vérification indépendante, de la constitution de dossiers et du suivi. Dans les dossiers de mauvaise gestion financière ou de fraude, l’étendue de l’audit, sa profondeur, son indépendance et la qualité du follow-up feront presque systématiquement l’objet d’un examen. Une fonction d’audit limitée structurellement à des « process walkthroughs » sans tests substantiels, ou formulant des constats sans capacité d’imposition, offre peu de protection dans une procédure ultérieure. Le conseil porte la responsabilité de la supervision des processus d’audit et de la création d’un espace dans lequel les constats d’audit ne sont pas marginalisés. Le CFO est généralement l’interlocuteur principal pour l’audit financier, mais cela ne doit pas éroder l’indépendance ; au contraire, l’audit doit traiter explicitement le risque de management override. Le CCO et le CRO doivent veiller à ce que les constats d’audit conformité soient intégrés au risk management et que la remédiation soit exécutée de manière démontrable.

Dans les environnements modernes, l’audit est également indissociable de l’IT. Le CIO et le CISO doivent pouvoir mettre à disposition les logs d’audit, les données systèmes et les informations d’accès selon des standards compatibles avec les exigences probatoires. Dans les enquêtes, il n’est pas rare que la qualité de la journalisation et l’intégrité des données pèsent davantage que le contenu des documents de politique, les logs constituant souvent la seule reconstruction objective des comportements et des modifications. Le General Counsel joue un rôle central dans la protection de la position juridique et du privilège, en particulier lorsque des constats d’audit recoupent des investigations et des disclosures potentielles. La distinction entre reporting d’audit courant et investigations sous privilège doit être gérée avec soin, sans créer une apparence de rétention d’informations. Dans cet équilibre, la transparence envers le conseil est essentielle : le conseil doit comprendre la situation, tandis que la forme, la circulation et la structuration de l’information doivent être juridiquement maîtrisées.

La valeur de l’audit réside, en définitive, dans la gouvernance de la remédiation. Des constats sans suivi aggravent l’exposition, car ils démontrent que les risques étaient connus. Un modèle défendable comprend donc des plans de remédiation avec propriétaires identifiés, échéances, budgets et déclencheurs d’escalade en cas de retard. Une revue périodique du cadre d’audit et de son périmètre est nécessaire afin de garantir que des risques émergents — tels que l’exposition aux sanctions, l’exposition aux tiers, le risque cyber et la gouvernance des données — soient traités de manière adéquate. Le reporting des constats d’audit au conseil et, le cas échéant, aux autorités, doit démontrer que les constats ont été convertis en améliorations structurelles, y compris via re-testing et vérification de l’efficacité des contrôles. En contexte d’exécution ou de contentieux civil, cette capacité à démontrer le suivi effectif peut constituer la différence entre un grief de négligence et une preuve crédible de maîtrise.

Gestion de crise et réponse aux autorités

La gestion de crise, en matière de gouvernance et de conformité, est le moment où la structure protège ou, au contraire, s’effondre. Dès qu’un signalement, une fuite, un constat d’audit ou une demande d’une autorité révèle un schéma potentiel, une situation se crée dans laquelle le temps, la preuve et la communication doivent être maîtrisés simultanément. Le conseil et le CEO portent la responsabilité du leadership et des décisions stratégiques, notamment l’activation de la gouvernance de crise, la désignation de responsables comptables (accountable owners) et la prévention d’interventions ad hoc susceptibles d’être ultérieurement interprétées comme incohérentes ou trompeuses. Le General Counsel est généralement en première ligne sur la stratégie juridique : définition du périmètre d’enquête, gestion de la disclosure et de l’engagement avec les autorités, et sécurisation de la conservation des preuves. Le CFO doit rapidement établir une visibilité sur l’exposition financière, les provisions, les risques de continuité et l’intégrité du reporting, tandis que le CCO et le CRO sont responsables des mesures correctives et de la restauration des contrôles. Le CIO et le CISO portent la responsabilité de la réponse aux incidents numériques, de l’assurance forensique et de la stabilisation des systèmes.

En contexte de crise, l’adversaire principal n’est pas uniquement l’incident, mais la perte de contrôle des faits. Une réponse défendable requiert donc un processus de fact-finding rigoureux, avec chaîne de conservation (chain of custody), triage clair et discipline documentaire stricte. La communication avec les médias, les clients, les partenaires et les autorités doit être cohérente avec des faits vérifiables ; la spéculation, les dénégations hâtives ou des déclarations rassurantes dépourvues de preuve génèrent une exposition durable. Les procédures d’escalade doivent définir clairement quand le conseil est informé, quand des conseils externes ou des experts forensiques sont mobilisés, et quand — et sous quelles conditions — une organisation procède à une auto-déclaration (self-reporting) ou à une disclosure volontaire. Il est également essentiel que la réponse ne soit pas uniquement défensive, mais orientée vers le rétablissement : confinement immédiat, contrôles temporaires, suspension des processus suspects et, si nécessaire, mesures RH. Chaque jour de retard sans intervention démontrable pourra ultérieurement être qualifié de négligence.

La valeur de long terme de la gestion de crise est déterminée par les enseignements tirés et leur ancrage structurel. Les autorités et les organismes d’exécution n’examinent pas uniquement l’incident, mais la capacité de rétablissement : les causes racines ont-elles été identifiées, le cadre de contrôle a-t-il été ajusté, la gouvernance a-t-elle été renforcée et l’efficacité des contrôles a-t-elle été re-testée ? Le suivi de l’efficacité de la réponse de crise requiert des métriques concrètes : délai de confinement, délai d’information du conseil, complétude des preuves, vitesse de remédiation et résultats des re-tests. L’intégration des lessons learned dans la gouvernance et la conformité doit être démontrable via mises à jour de politiques, refonte de processus, recalibrage des formations et monitoring renforcé. Une organisation capable de démontrer qu’elle a repris la maîtrise — non par un narratif, mais par la preuve — accroît la probabilité de confiance des autorités et des parties prenantes et réduit le risque que la C-suite se retrouve dans le rôle de bouc émissaire présumé d’un système qui a failli sous pression.

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